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Date de création : 22.11.2008
Dernière mise à jour : 24.01.2026
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LES charpentiers de marine de Cagnanu suite neuf

LES charpentiers de marine de Cagnanu suite   neuf

La TARTANE, un bateau caractéristique de la méditerranée, destinée au transport du fret, occasionnellement à la pêche.

La coque est très ronde, pointue aux deux extrémités, le franc bord est généreux ; Elle peut mesurer de 14 à 25 mètres de long sur 6 mètres de large de haut ; les plus grandes jaugent 100 tonneaux ; un mât parfois de 20 mètres, fait en général d’une seule pièce, de forte section, implanté droit au milieu de la coque, portant une seule voile latine enverguée sur une grande antenne, appelée «  mestre » et un foc nommé « polacre » ; une barre franche, un gréement qui demande seulement quatre à cinq marins pour la manœuvre ; l’acheteur peut demander un gréement carré à deux étages, avec un artimon (petit mat à l’arrière)qui reste gréé à voile latine, un abri cuisine et de repos pour la navigation loin des côtes. Elle est pontée, des panneaux amovibles donnent accès à la cale.

Le MISTIC, n’a rien à voir avec la pratique religieuse ou l’insecte culicidae ; les français, donnent cette appellation au chébec, « survivant des anciens navires latins ou arabes, souvent désignés sous l'appellation générale de Barbaresques » en référence à leur utilisation comme bateau de « course« ; l'équivalent grec s'est appelé le mystiko.. « un navire élégant dont les formes rappellent volontiers celles d'un yacht de plaisance ». Souvent utilisé pour la guerre de course, il a la réputation d'être un remarquable marcheur. Dans sa forme initiale, il porte trois mâts avec voiles latines, enverguées sur des antennes et un foc. Pinque et Brigantins sont des équivalents modifiés.  

Nous voici amarinés, prêts à participer à une navigation côtière.

Juin1865, nous sommes sur le quai du port de Bastia au petit matin, à la rosée, quand l’aube pointe ; en face, la masse sombre de la citadelle, dans notre dos les magasins des négociants. Six navires sont mouillés le long du quai, nous cherchons du regard un navire  au nom curieux, un bœuf ! ce nom est déjà porté par un animal, un outil de menuisier et maintenant un bateau…voici une forme lourde à l’avant, une étrave recourbée ; un arrière assez fin mais pas pointu ; une allure somme toute peu différente des embarcations environnantes ; cependant son aspect est plus ramassé, d’autant qu’il est alourdi par un chargement de planches prélevées dans les forêts du Fiumorbu, c’est à l’évidence un bateau de charge. Des marins s’affairent sur    le    pont, c’est notre boeuf !                                                                 
Dans la nuit le capitaine-marin a perçu la renverse du vent, le sirocco, s’est établi ; son équipage réveillé, il envisage une navigation rapide et confortable par vent arrière vers la pointe du Cap.                                                            Le soleil levant teinte la ligne d’horizon d’une couleur orange. Le quai s’anime, les quatre bateliers sont à leurs postes ; le patron attend que la brise de terre descende de la montagne pour gonfler la voilure. Les ordres   claquent comme des voiles._Aux postes de manœuvre !                          L’équipage se soucie de la prise en main du navire, hisse le foc, le laisse flotter…                                                                                   _O ! à l’arrière, à l’avant ! parez à filer les amarres.                                                                                 _ Lève l’ancre !  la corde visqueuse monte à bord lentement ; le mousse love le câble en ordre sur le pont avant_ Ancre à bord, capita ! _Bordez le foc !  Larguez les amarres !»

La masse du bateau se met en mouvement. Le mât qui porte l’antenne de la voile latine est petit, la manœuvre nous parait relativement simple ; la toile est établie avant de doubler l’énorme rocher de la sortie sud du port - ù Léone.  Cap au nord, la croisière commence ; l’odeur de l’eau froide annonce la mer libre ; la masse du fort militaire ne masque plus le vent de siroco, il gonfle nos deux voiles pour nous offrir une allure    soutenue. Je me retourne pour regarder la cité ; le soleil levant allume les falaises des sommets, puis la ville bâtie en amphithéâtre autour du port, entourée de collines verdoyantes, parsemées de jardins et de chapelles mortuaires.  

L’allure soutenue nous ballote doucement ; le patron, vigilant, tient la barre, contrôle son cap et le gréement, pour ne pas se mettre en travers.                                

Trois heures après notre départ nous reconnaissons la tour d’Erbalunga en mauvais état, puis le couvent Santa Catarina. Le patron ôte son bonnet, se signe : «  Sainte-Marie, mère de Dieu, nous allons à Porticciolo, accordez nous d'arriver heureusement dans ce port«   L’équipage se découvre avec respect, se signe ; une heure après nous croisons la tour de Losse .( inspiré de F. Gregorius)

Maintenant nous reconnaissons la pointe de Porticciolo et sa tour délabrée. Le chantier naval apparait cerné par les magasins et la caserne des douanes  Photo P1010005JPG….                      photo Chantier naval  détail JPG    Le bateau court sur son erre. L’ancre mouillée, son câble laisse filer ; prise du vent sur tribord ; le grand gouvernail ramené, le bœuf talonne parallèle à la plage, il s’immobilise. La ruelle draine quelques curieux vers le môle. Sur le petit débarcadère, l’officier de santé accompagné d’un douanier portant son bonnet rouge et un mouchoir blanc en bandeau sur l’œil droit s’apprêtent à contrôler les documents du navire.  Les marteaux du chantier naval se taisent, le maestru, les ouvriers se présentent sur la plage pour prêter main forte.                                                       J’ai oublié de vous dire que pour un regard non prévenu, nous sommes invisibles ; toutes aussi discrètes sont nos connaissances techniques en construction navale. La machine humaine se remet en route, laissons les marins et les ouvriers décharger. Que se passe-t-il ici ? quels mots font écho sur les maisons et la falaise ? Écartons-nous, pour fureter, comparer, appréhender le cadre et l’atmosphère de l’époque.

Toile 102767378

L’odeur du  brai utilisé pour le calfatage, cette résine extraite du bois de sapin remplit l’espace et nous prend à la gorge ; quelques enfants sont à l’affut du petit bois pour la cheminée ; le sol est encombré de cordages bien rangés, de pièces de bois. Le lavoir municipal que nous connaissons n’existe pas, de même que la fontaine sous la maison de Noël Balestracci ; pas de bassin-lavoir, l’emplacement agrandi du jardin de Bernard n’est pas muré, il est disponible pour les grandes constructions maritimes. L’odeur des fagots de bruyère brûlant dans le four à pain accolé à la façade ouest nous attire. Nous jaugeons d’un regard le grand escalier, nous contournons le mur adossé à l’habitation de deux étages. Le jardin d’Agnès est un vaste potager, limité à l’ouest par la construction en cours du mur qui soutiendra la route impériale ; le puit existe déjà, ainsi que le grand bassin où j’aperçois une belle anguille survolée par une escadrille de libellules. Dans l’angle nord- ouest un bassin peu profond ; deux jeunes femmes, une à la chevelure blonde et frisée, l’autre à cheveux noirs, nous tournent le dos, vêtues de robes d’un vert émeraude, elles lavent du linge. Dérangées par un merle moqueur, elles se retournent avec un air rêveur et un mystérieux sourire. Face à la maison plusieurs dépôts de bois d’œuvre, une forge, les systèmes de courbure des planches de carène. Près de la mer, sur la droite le plan incliné pavé qui sert de lit au torrent, est borné par une bite d’amarrage. Cet emplacement est manifestement menacé par une crue torrentielle en hiver ou au printemps. Près de la maison, j’aperçois notre capitaine marin, il me parait exercer l‘art médical ; le douanier a ôté son bonnet et le bandeau, le marin l’examine ; je regarde également. L’œil du préposé est infesté dans le coin interne de petits vers de mouche ; le patricien du lieu lui applique une bonne cuillère de brocciù frais et remet le bandeau. Vous avez compris, le piège est en place, pour attirer les parasites sur un meilleur fromage.

Le déchargement se termine, l’épouse du maestro s’approche avec une corbeille de fritelli, du vin et de l’eau. La curiosité, la gorge sèche me poussent à gouter le vin ; vite un verre d’eau, l’acidité du breuvage arrête net ma dégustation…peut être avec de l’eau et du sucre ?...

Nous abordons le groupe d’ouvriers, réunis autour de la « cale de construction » de ce qui sera le brick-goélette « François Freydel» 78 tonneaux pour Pietri Sylvestre / Feydel fils, de  St Forent.

L’emplacement…? sous la caserne des douanes en construction ; ici pas de problème de crue, une relative protection au vent de sud-ouest par la maison Biaggini et la colline. Sans compétence dans l’assemblage des pièces de bois, nous ne pouvons être utiles, nous écoutons, nous suivons les gestes. Christian Torcheux assit sur une bille de bois, crayonne ses croquis.… vous pensez avec raison que Internet et Chasse-marée nous informent ; c’est vrai, nous ne possédons pas la nomenclature des termes techniques du langage des ouvriers de notre pays…elle est réservée aux intimes.                                                            

La plage est assez vaste, charpentiers, ouvriers, pêcheurs semblent vivre en harmonie autour du chantier. Ce mot désigne le lieu de travail c’est-à-dire la plage et également la surface plus restreinte, le berceau, qui porte l’ébauche du navire ; il se prolonge par le plan incliné qui permet la mise à l’eau.

Sur ce plan, des traverses s’encastrent dans le sol, de 3,5 mètres de long, espacées, perpendiculaires à la pente du terrain.

Sur ce « chantier » ils construisent le berceau ou lit de 12 mètres, composé de belles pièces de bois solidaires et parallèles à la quille (comme les traverses de chemin de fer). Six ouvriers s’affairent ; le chantier reçoit la quille du bateau soutenue par des membrures terminées par des têtes. Je note que la poupe est relevée de 5O cm environ pour faciliter le glissement de la coque sur ces membrures. J’évite les explications erronées, regardez les croquis.

Nous nous rapprochons de celui qu’ils appellent maestru ou familièrement Anton Giacomo, la cinquantaine, cheveux grisonnants. Il réclame l’attention d’une adolescente qui nous est pas inconnue, un air de famille, c’est bien elle  Joana=Jeanne, et à coté son frère François Marie , une vingtaine d’années. Ici pas de conseiller pédagogique, le père et le fils sont complices, imbiqués comme les pièces de bois de la quille, une réunion de pièces pesantes, ajustées, sur laquelle on fixe l’étambot et l’étrave puis les varangues qui sont les bases des côtes du navire. L’œil du maestro décèle tout, sauf l’invisible. Chaque mouvement est maitrisé, les muscles de leurs bras sont tous impliqués. Demain ou après-demain, si le travail avance, la coque sera doublée par d’autres pièces pour augmenter sa solidité ; d’abord à l’intérieur, la contrequille parallèle à la quille, une grande pièce de bois d’un bout à l’autre du navire, une suite de planches d’une épaisseur de trois centimètres, parallèles à la quille, chevillées à l’intérieur du navire sur les varangues.

Il faut encore placer les poutres qui lient l’un à l’autre les deux côtés du bâtiment, les empêchant de se rapprocher ; elles soutiennent le pont du navire.

Une journée comme les autres

Notre maison de Porticciolo conserve encore au niveau du premier étage les crochets destinés à soutenir des bâches protectrices.                                                                                                          Tôt le matin, le maitre de chantier lance la journée de travail qui finit au crépuscule ; les horaires d’été existent-il ?   Sont concernés les ouvriers non spécialisés affectés à la manipulation des planches, les sieurs, les perceurs, les calfats, les voiliers ; je suppose qu’ils sont tous polyvalents et interchangeables.

La loi dit, si elle est appliquée à la lettre, que l’ouvrier doit posséder un certificat d’inscription pour être admis à travailler sur les chantiers du commerce. On peut être apprenti à l’âge de 12 ans, « ….sont classés à la matricule les ouvriers non manquants à l’âge de 18 sans, après avoir justifié d’un an au moins de service dans les arsenaux de la marine ou de l’apprentissage aux chantiers du commerce, s’ils continuent à exercer leur profession ou s’ils déclarent vouloir la continuer » page de garde du registre des apprentis et des ouvriers an 1855 .

J’ai relevé     :                                                               Francioni Pierre Marie né le 21 mars 1840 à Cagnano, fils ce Dominique Antoine et Toussainte Catoni. Inscrit aux ouvriers car il justifie d’avoir travaillé plus d’un an à la construction de navires à Cagnano.

Bianchi Dominique né le 1°octobre 1838 à Cagnano. Famille originaire de Baretali dont je reparlerai.

1855, présent au chantier du commerce (probablement Porticciolo, puisqu’il épouse Marie, la fille  de Giacomo et Fransceca.                          1857, il justifie avoir travaillé sur le chantier du commerce à Cagnano pendant 2 années, certificat déposé dans son dossier.

Catoni Pierre Jean, né le 29 décembre 1842. Inscrit aux ouvriers le 18/8/58, chantier de Roglianu sous la direction du sieur Biaggini (il s’agit du quartier de Rogliano, donc de Porticciolo )

Catoni Toussaint  né le 3 Janvier 1849… travaille à Cagnano sous la direction du sieur Biaggini à la construction, le charpentage et calfatage pendant un an.

Ces quatre apprentis nés au village, y travaillent ; d’autres apprentis sont donnés pour travailler aux chantiers du commerce du quartier, sans précision ; enfin, ils sont peut- être plusieurs qui ne souhaitent pas être inscrits.

Cela ne me permet pas d’évaluer clairement, le nombre d’ouvriers travaillant au chantier ; j’avance une variation entre cinq et sept employés, peut-être plus pour les grosses unités, avec un apport de population moyen pour le hameau, de trente habitants .

Ces archives dévorent le papier

Dans le livre matricule des ouvriers tenu depuis 1826 je relève les charpentiers de marine suivants :

    Biaggini Paul François, né le 7 juin 1778, fil de feu Joseph Marie et Nonce Marie Catoni, marié à Olympia Agostini. il est notre aïeul, il demeure à Adamo. Cheveux et yeux châtains, front ordinaire, nez effilé, bouche moyenne. Mort en 1845.

     Biaggini André, né le 15 octobre 1793 à Cagnano de feu Joseph Marie et Nonce Marie Catoni. C’est pour nous un très grand oncle.Taille 1m, 67, cheveux châtains, nez effilé, front ordinaire, bouche moyenne. Passé hors service le 20 mars 1929. Décès 1844.

     Biaggini Antoine Jacques né le 5 novembre 1814. Inscrit le 02/01/1834.marié à Marie Françoise Lucari, un enfant. Qualification : ouvrier charpentier 1834, continue sur le chantier du commerce…Embarqué le 12 aout 1834 sur le Brick goélette « L’Assomption », débarqué le 26 aout à Livourne.  Rentre au quartier le 2 septembre. 1836,12 juillet, permis d’aller à Marseille pendant 6 mois pour ses affaires ; de retour au quartier le 3 octobre.                                                                   1840, 24 août, levé pour le service et dirigé sur Toulon, n’a pas obéit ! Signalé à la gendarmerie de Luri le 18 septembre 1840. Arrêté le 20 du dit mois. Conduit à Bastia, arrivé le 2 ; entre à l’hôpital militaire le même jour ; sorti le 26 septembre avec un congé de convalescence de 1mois.

Commentaires :                                                                         _Il demande un congé pour se rendre à Marseille en plein été ; peut-être pour apprendre une technique, il n’y reste que la moitié du temps sollicité.                                                                    La conquête de l’Algérie en 1838 entraine un accroissement de l’embauche d’ouvriers aux arsenaux ; celui de Toulon réalise des levées dans les  quartiers voisins ou lointains, en particulier en Corse. 1843, 31 janvier, permis d’aller à Livourne un mois.

1845, présent sur le chantier.

1846, 9 mai, permis d’aller à Livourne un mois ; rentre au quartier le 16 mai.

1846, 8 août, embarque sur la goélette « La Conception », débarque à Livourne le 12 août ; rentre au quartier le 14 aout…

Commentaire : nous relevons plusieurs voyages à Livourne ; ces déplacements permettent les achats de matériels, mais également les encaissements de lettres de change lors de la vente d’unités importantes. Placé en inactivité le 31/12/1849

     Lucari Dominique : né en 1814 ou 19 à Capraia, fils de Nicolas et feu Maria Domenica Solari née à Capraia  en 1783 ; marié à Marie Dominique Dominici ; demeure à Macinaggio. Taille 1m69, yeux bleus, poil châtain ; Inscrit le 9 novembre 1841. Inscrit d’office, exerce depuis longtemps le métier de charpentier (voir les pièces jointes à son dossier). Présent sur le chantier le 16 juillet 1845.Présent au quartier au 19 septembre 1849.

Ce charpentier-calfateur, ouvrier venu d’ailleurs, de Capraia, duché de Gênes, sans généalogie corse était notre mythe. Nous l’avons imaginé grand, costaud, yeux noirs. Généanet le donne, né à Bastia et il est certain que Françoise Maria Lucari n’est pas sa fille, mais plutôt sa sœur, née à Bastia en 1820. Ils sont les enfants de Nicolas Lucari négociant à Capraia, marié à Domenica Solari née à Capraia. Il faut noter que Mr Roberto Moresco dans une étude sur les marins de l’île de Capraia relève trois patrons au cabotage portant le patronyme de Biaggini. Mr Philippe Lucchetti relève un Paul   Biaggini commandant de la gondole «  St Antoine », époux d’une Claire Solari. Sous l’Empire, Capraia est française, rattachée au sous quartier maritime de Rogliano. Nous pouvons suggérer une parenté avec ces     Capraiais.                                                                        Je viens d’évoquer le facteur humain. Je suis absent sur les questions sociales qui sont celles de nos siècles, appâtés par les profits de la vie… tout de suite …la retraite ? le plus tôt sera le mieux…! le toujours plus, du fauché avec 100 raisons, au milliardaire insatiable. Je constate… l’humanité ne change pas ; si la frugalité fut longtemps le credo de nos familles, il s’agissait bien d’une contrainte.

En 1800, le salaire horaire d’un ouvrier est de1fr ; le franc de cette époque correspond à 2 € ; une journée de 10 heures est donc rémunérée 20 euros. A la fin du 19° siècle la journée sera payée 5€ ; il s’agit d’un ordre d’idées, dans une période réputée sans inflation ?

Photo : dessin C. Torcheux-tableau bombarde JPG                              

 

         Un armateur : François Begnini

Juin 1849, Antonio Giacomo relit la lettre rédigée par Giacomo Santo Bégnini de Nonza. Il recommande son frère Francesco ; venant de Livourne, il fera bientôt escale avec leur bâtiment de 59 tonneaux. Il signera le contrat de construction de leur nouveau bateau, identique à l’ancien et dont c’est le dernier voyage. le chantier connait ce navire ; en escale pour une avarie, le premier contact fut favorable, son capitaine nous en a fait relever les cotes.        Les frères Begnini,  originaires de Nonza, sont des armateurs connus, ils ont mis en service en 1843 le Golo, un vapeur à aubes de  57 tonneaux, ils sont actionnaires de la Cie de navigation Valery. Ils reviennent à la marine à voile, un encouragement pour notre chantier.

_Maestro, saluti ! j’ai voyagé avec Antoine Toussaint, votre cousin de Centuri, il est en bonne santé et il vous salue.                                                                                                                                        _Je vous remercie ; je dois trouver une occasion pour lui rendre        une visite…                                                Capitaine Begnini, vous êtes le bienvenu ; nous vous attendions pour fixer quelque questions importantes…pour confirmer votre commande… le bois, le gréement, nos mesures et le tonnage de 6O tonneaux !

_O Ba ! comment tu calcules le tonnage ?                                                                                                 _ Francesco, je multiplie la longueur du bateau par sa largeur, puis par le creux ou la profondeur de la coque ; j’obtiens quoi ?

_Eh bien…Francesco ! ce volume de la cale !

_Bravo ! nous pourrions en rester aux mètres cubes ! mais cela ne donne pas une représentation. Pour obtenir une image pratique tu dois diviser ce volume par la contenance du tonneau français qui vaut 3, 28 m° cube, je te laisse calculer…

_Un bel apprentissage, votre fils connait le calcul des volumes ; votre cousin m’a dit qu’il est un habile  sculpteur sur bois… je lui propose volontiers de confectionner la décoration de la proue ; tenez mon garçon, voici un croquis pour vous guider, avec deux visages masculins, ceux des frères Begnini.

_Merci capitaine, je me mets au travail.         

_Maestro, j’ai longuement examiné vos croquis et lu vos propositions dans les carnets de mon frère Giacomo Santo. Nous avons toujours ce projet pour remplacer l’ancien « Les deux frères » ; Il est usé jusqu’ à la base du mât par trente années de navigation ; il part à l’automne prochain aux  Pierres Plates à Marseille pour être démoli.    _C’est une belle longévité ! un de nos commanditaires estime la durée de vie des bâtiments à une dizaine d’années.                                                                                 _ Voyez vous, il ne faut pas économiser sur la qualité  du chantier, des bois, des hommes et je n’oublie  pas l’entretien qui avec le mauvais temps sont nos soucis d’armateur.                                              Nos préoccupations ?... celles prévues au contrat et  évidemment la solidité, les délais de construction, les coûts ; …par rapport au projet, nous demandons de petites modifications ; l’installation d’un mât d’artimon et à la place de la voile latine d’artimon nous souhaitons une voile brigantine comme cela se fait en Provence ; pour le grand mât, le gréement prévu est à trois étages de voiles carrées…nous ne changeons pas.

_ Alors mon fils, ce tonnage ?

_ Oui, voilà ! 59 tonneaux… j’ai vérifié trois fois !

_Monsieur Begnini, tout évolue, les marins savent calculer les volumes et ils abandonnent la voile latine, qui a raison… ? sur une felouque, en été avec 90 mètres carrés de voile latine, dix mètres de coque et un foc amuré sur un bout dehors nous sommes les goélands de la mer. Les vapeurs bouleversent nos habitudes, leur tonneau de jauge représente trois tonneaux d’un voilier, je ne comprends pas… ?               _Comme vous le savez, nous avons cédé à la modernité, nous avons acquis un vapeur ; eh bien nous en sommes revenus ; il est plus cher à l’achat, en entretien, en charbon, en équipage ; il offre moins de volume pour les marchandises ! c’est l’explication de la différence de calcul du tonnage, la machine et le charbon tiennent beaucoup de place...maestro à quoi pensez-vous ?                                                          _Pour gagner un peu de vitesse, je vous propose une quille plus haute de 5 centimètres pour mi.ux remonter au vent…j’ai le bois ; quant à la poupe je la vois nettement carrée, cela enlève de la sécurité mais permet de mieux avancer au vent arrière…

_Merci de réaliser ces modifications, nous les avions évoquées ensemble...Je pense que cela augmente peu le prix convenu. Parlons argent, votre prix de construction est de 16 mille francs, peinture du bordé comprise, deux couches de brai sur le gouvernail et la coque.

_Voulez- vous une couche de poix à l’intérieur ? vous étiez hésitant….                                          _Après réflexion, nous y renonçons, cela donne une odeur forte aux farines et aux toiles… Bon 16.000 francs, c’est une somme… avant de signer nous souhaitons, mon frère et moi obtenir… disons, un avantage…sous le mât d’artimon, une chambre-cabine et également un abri pour la barre franche... un beau prix pour une belle unité et un bon chantier.                                                                                 Au lever du soleil toute l’équipe se retrouve sur l’espace réservé au chantier du futur « Les deux frères » en face du grand escalier à 10 mètres de la maison.                                                                                                             Au sol le berceau, ses repères en fer sont plantés, 15 mètres de long, 5 mètres de large…le maestro dessine la forme sur le sol. Les éléments de la quille taillé à la hache et à l’herminette sont prêts rangés sous un abri ; les membrures viendront prendre leurs places.   Notre commanditaire aime la matière du bois, il parcourt du regard le bois naturellement courbé, il suit le fil avec l’ongle de son index. Il jauge les bois longs de la quille ; il s’attarde sur le bois de l’étrave et des   membrures.                                                                _Bien, très bien, de belles pièces…maestru ! d’où viennent-elles ? remarque  t-il avec affabilité.            _ O ! Monsieur Bégnini, ce bois vient de chez vous, de la côte ouest, je vous l’ai réservé ; frappé et couché par les vents d’ouest, ce bois résiste aux injures de la mer ; j’ai obtenu une belle pièce d’olivier pour l’étrave. Regardez les bordés commandés à Bastia… des bordés de 15 centimètres d’épaisseur, de 6 et 8 mètres de long… en chêne de France. Cependant je vous propose de renforcer la quille par une ferrure …. A Nonza, comme ici les étraves et les quilles se frottent aux rochers. Je vous propose de renforcer la jonction du pont et de la coque par de grosses pièces d’angle.                                                                                                                      _Suivez-moi, voici les planches du bordé… comme prévu c’est de l’orme, il vient du Fiumorbo, l’épaisseur est de 3 centimètres ; il m’a été livré avec le lest, en gros galets de l’embouchure du  Travo.                                                                           _Merci,…vous tenez compte de nos souhaits. Rappelez-vous, nous ne voulons pas de châtaigner ; nous ne pouvons pas nous enlever le pain de la bouche ; cet arbre est un don du ciel, pour nous nourrir. Je ne vous ai pas entendu accepter le prix et les modifications ?

_Je réfléchis !

_Il vous reste beaucoup à faire pour réunir tous les matériaux dont vous avez besoin.                              _Mais ils sont déjà rassemblés Monsieur Begnini _Vraiment ?                                                    _Les matières premières entrent pour 2/3 dans le prix de la construction… elles sont ici, en vrac, dans ma tête, j’ai toujours ce grand livre avec moi…. Pour le prix vous avez l’avantage, le client est roi, mais ne m’étranglez pas.

2 Photos mâter le grand mat et mâter les bigues

 Le navire sera mâté sur son berceau, avec un haubanage provisoire qui sera complété à Bastia…vous avez toute la nuit pour préparer vos questions… voyez ! le jour vacille, la nuit tombe, rejoignons la maison…attention à la première marche du grand escalier, levez le pied ! ce n’est pas celui d’un palais ; attention ! la troisième marche est fendue, il manque un éclat, c’est le coup de sabre d’un maure.

_Ah ! vous voilà enfin.                                                                                                                               _ Maria Francesca voici le capitaine François Benigni, _Bonsoir capitaine.                                                   _Allons à table, Francesca, nous sommes affamés ! Nous allons partager le plat préféré de la famille, les chapons cuits lentement avec leur riz….                                                                                           …À la façon de Capraia, je suppose …dit notre hôte, en souriant gracieusement.

_C’est exact, les parents de mon épouse son originaires de cette île.

_Madame ce poisson est un régal, je suppose qu’il a cuit longtemps sur un feu doux…mais c’est votre secret…cela n’a rien à voir, mais chez vous, tout parait être ordre, sécurité et équilibre.

_Monsieur Begnini dans la vie rien n’est simple !                                                                      _Vous avez raison et votre époux a éveillé ma curiosité… l’escalier, la marche fendue ! A-t-elle une relation avec les guerres de Paoli ?

_Mon cher, l’affaire est plus ancienne, nous ne parlons pas de cette histoire, elle se transmet du père au fils… les pirates étaient encore actifs dans les années 1820…j’ai trop parlé, c’est un secret, mais vous n’êtes pas tout le monde.

_ La marine française a nettoyé la côte africaine. Voulez-vous, s’il vous plait, conter votre histoire secrète ?

_O Ba, tu ne me l’as pas encore racontée !

_C’est une question d’âge et d’occasion.

Giacomo se lève, allume une bougie ; elle diffuse sa lumière jaune de cire d’abeille. Il fouille sous l’escalier, ramène une longue pointe de lance et un flacon de verre ; il sert à tous et à lui-même un verre d’impassitu.

Vous êtes dans la maison des artisans Biaggini ; il y a bien longtemps, ici se déroule une bataille. A cette époque, notre magasinu est probablement constitué des deux caves et du pressoir à raisins, séparées par l’escalier intérieur donnant accès sur la gauche à une grande pièce de stockage alimentaire, la pièce où nous sommes, et à droite les pièces où dormir.

En ce temps-là, notre mer est celle de tous les dangers ; les barbaresques saignent notre île… au bagne d’Alger, il y a beaucoup d’esclaves corses.

En Septembre, dix galiotes marocaines commandées par le roi de Fès, mouillent devant la plage de Luri. Les deux ou trois gardiens de la tour ouvrent le feu ; ils parviennent à fixer les assaillants sur la plage. Une violente tempête, peut-être un coup de lebecce, disperse la flotte des assaillants ; ils abandonnent des morts et des blessés sur la plage.

 

Giacomo fouille dans son coffre de marin.       _Regardez, soupesez cette balle de mousquet, elle pèse 5 grammes de plomb ; comme nous, elle blanchit avec les années ; je l’ai trouvée sur la plage de Santa Severa lors d’un chantier, elle peut dater de cette époque…Je poursuis…, deux ou trois jours après cette incursion, le vent est tombé, une felouque maghrébine tente de se mettre à l’abri sur la plage de Porticciolo ; le bateau a perdu un mat, ses réserves d’eau sont épuisées, les pirates ont soif. Je raconte l’histoire comme je peux… librement, c’est tellement loin …

Ce matin-là, malgré le soleil ou à cause de lui, la brume envahit la côte. Le chébec, à la force de ses avirons, précédé du son de ses rames battant la surface de la mer, surgit du brouillard, sa quille racle sur les galets de la plage de Porticciolo. Les deux gardiens de la tour tirent l’échelle. L’équipage avec la vitesse des éclairs range les rames, saisi ses armes, saute à l’eau, neutralise les rares chalands du lieu ; il enfonce les portes, ouvre les caves, envahit les maisons, il fouille ; il cerne la maison Biaggini où les vendangeurs foulent le raisin ramassé la veille ; ils tentent de fuir. Francesca l’épouse du maestro Gio Maria s’enferme dans la cave avec leur fils Biescino. Les pirates ont vite fait d’enfoncer la porte du magasinu ; ils ne cherchent pas de l’or, il n’y en a pas, leur butin ce sont les prisonniers.

A la vigne de Trifuna…celle située au sud de la marine, Gio Maria entend les cris. En un instant il imagine son épouse, son enfant, enlevés et esclaves, son fils émasculé. Sur le sentier qui rejoint le hameau, il court, traverse le torrent, il se dirige vers sa maison. Francesca aperçoit son mari, elle crie. Deux assaillants l’ont capturée ; mise dans un sac, ficelée aux jambes et à la taille ; ils la trainent chacun par un bras ; en pleurs, le fils de 3 ans suit sa mère. Gio Maria se saisit d’une rame, charge les assaillants, fait tournoyer son arme... une fois ; il la lance ; frappé à la tête le fils du raÏs s’écroule… Francesca libérée, se réfugie derrière son époux qui se jette sur sa victime assommée, l’achève d'un coup de son couteau de vigneron.                                                                            Depuis le pont du navire pirate, le père a vu la scène, un de ses marins s'approche, lui confirme la mort de son fils préféré. Alors le capitaine, crie sa douleur et sa haine « Je veux cet homme, je veux le père, mort ou vivant, je veux le fils…le sang du diable coulera devant son père…c’est la volonté d’Allah ! » Dans sa bouche la haine en dit plus que son ordre. Il veut descendre à terre. Profitant de la confusion, les prisonniers embarqués sur la felouque se jettent à l’eau, rejoignent la plage ou les rochers ; quelques uns se regroupent, font face aux pirates ; l'un d'eux lance une pierre qui atteint le capitaine mauresque à la tête, il s'affaisse. Le raïs sans connaissance est hissé à son bord. Face à cette population disparate, armée et déterminée, les pirates attendent des ordres en silence, ils ont l’habitude d’être dominés… les cagnanais armés de rames ou de gourdins, parfois d’une corseca, maintiennent l’ennemi à distance. Les gardiens de la tour font feu avec leur petit canon chargé de pierres.  Un flottement…le pierrier de la tour atteint plusieurs agresseurs. L’équipage du chébec la rage aux lèvres, la peur au ventre, bat en retraite, il n’a pas envie de payer trop cher la haine de son chef ; il rembarque et prend le large.            Depuis ce matin de septembre, Gio Maria ne vit plus en paix ; la felouque a pris le large ; elle reviendra pour lui, pour ses enfants ; le malheur rode comme une ombre...la mer murmure : « paysans, vous dormez ! le pirate navigue, il vient tôt ou tard vous saisir sur votre paillasse ». Gio Maria retrouve un peu de tranquillité l’hiver, quand la mer se vide. Cette saison permet de réfléchir, de se préparer et même d’espérer.                                                                              Le maure attend, pour qu’il soit rassuré, imprudent, vulnérable… Depuis 10 ans, sur les quais, sur la mer, sur les ponts des felouques, dans les récits des marins revenus d’esclavage, l’annonce de la vendetta du raïs s’est répandue, des espions le renseignent.